Regina by Gilles Rozier focuses on one of the most disturbing topics: disappearance. Not one’s own disappearance, but the disappearance of others and the fear of life without them. We have many fears regarding our loved ones – that they might suffer a catastrophe, lose their minds, take their own lives, even the fear of abandonment is associated with a break-up – but disappearance seems to overshadow all others. Alongside the knowledge of the absence, a certain unrest gnaws at the soul of the deserted individual; he is tortured by self-reproach and a big question mark that arises: what happened? Why? How? What could I have done to anticipate this disappearance and, especially, when (if at all) will it be resolved. When the absent is no longer absent, so it seems, the equation will finally be answered and all the troubles, horror and terror will be gone.
The person who has been evaded feels anger toward the one who has disappeared, and this anger is mingled with sincere worry. He feels the ground shifting under his feet. He makes promises and takes vows which no one can release him from, besides, of course, the missing person herself. “No news” complains the narrator at the beginning of the story concerning Regina’s disappearance. “It’s been almost eight years now”. The absent person’s moment of disappearance (or, more precisely, the moment the fact of his or her disappearance becomes known) triggers a clock that does not obey the laws of time of those present. This clock doesn’t even get the time right twice a day, like one that has stopped; on the contrary, it ticks and ticks and all the hours are its hours, all the minutes – its minutes. “Anyone can be found,” claims Regina, and the narrator proves her wrong: “Not those who disappear”. You can’t find those who disappear, and the moment of disappearance is what defines their condition, otherwise, they wouldn’t be missing.
Regina focuses first and foremost on absence, but through this absence other topics arise, most of which focus on the relationship between the lover and the loved one; the inevitable distance between them, the desired proximity; freedom and ties; guilt and comfort. The quick style and use of short, disrupted sentences make the text seem like a frenzied race that has ran amok, a chase after something that we once had but has slipped our grip. The last sentence may echo the end of “Solitude” by the French-Jewish singer Barbara. But while the solitude appears in Barbara’s song as a kind of guest who turns up on one’s doorstep and comes to stay, the narrator of Regina rejects the definition of his loved one as absent as best he can and, for a few minutes, with the help of his words, he even succeeds. And so, the story he narrates brings his loved one back to him a moment before she slips away once again.
Je n’ai aucune nouvelle. Cela va faire huit ans. Au début, j’avais grand espoir. Je ne pouvais imaginer qu’elle fût à jamais disparue. Elle allait revenir. Un jour, j’entendrais sa voix dans l’escalier, elle entrerait et dirait Quelle histoire, si j’avais su je serais resté au lit ce matin. J’ai tout imaginé. Regina est descendue acheter trois fois rien, deux poireaux, une livre de navets, des carottes et quelques oignons nouveaux, l’affaire d’une vingtaine de minutes, et elle s’est arrêtée au café en rentrant. Elle est restée déjeuner parce qu’elle y a rencontré une amie, elle s’attarde car il s’agit d’une camarade de l’enfance, une fille de là-bas, « À l’époque nous étions inséparables, comme deux sœurs et je ne me souviens même plus comment nous nous sommes perdues de vue ». Regina a eu un malaise, on l’a emmenée à l’hôpital, ce n’était pas le café du coin où tout le monde la connaît, plus loin, au-delà des limites du quartier, un lieu où elle ne s’était jamais aventurée, elle n’avait pas ses papiers sur elle, on ne la connaissait pas là-bas, dans ce café. On l’a transportée à l’hôpital, inanimée, elle est seule dans une chambre aux murs blancs, inconnue, inreconnaissable, méconnaissable, personne ne peut dire « C’est Regina, il faut appeler ses proches il faut les prévenir ». Personne pour composer mon numéro et moi qui commence à trouver que le temps passe. Où est Regina ? J’ai écumé les bistrots du quartier, de la ville, les hôpitaux. Où est Regina ? Partie voir la mer ? Deux jours en solitaire dans un petit hôtel de la côte normande, elle voulait voir Étretat, ou la baie de Somme, pourquoi est-elle partie sans crier gare ? Elle voulait être seule, elle pouvait me le dire, j’aurais compris. Non, je n’aurais pas compris, je lui aurais dit « Je t’accompagne, la dernière fois à Étretat, c’était avec ma grand-mère deux ans avant sa mort ». Je n’aurais pas compris qu’elle voulait être seule, je l’accompagnais partout, c’était ma vision du couple, être ensemble, être ensemble le plus possible, profiter de la vie avant que la mort nous sépare, je n’avais pas compris qu’elle aimait être avec moi et qu’elle aimait être sans moi, elle aimait être quand je n’aimais être qu’avec elle. Elle est partie sans rien dire parce qu’elle n’a pas osé me dire qu’elle voulait être seule, elle voulait la mer pour elle, ou alors la montagne, elle rêvait de la Mer de glace, Je dois me dépêcher avant qu’elle fonde, elle a déjà rétréci de plusieurs kilomètres ; ou Pompéï, Tanger, L’île de Pâque. J’ai fouillé l’appartement, la carte d’un agent de voyage, une facturette de carte de crédit, des appels à l’étranger. Rien. J’ai continué à me demander. Quand elle aurait dû rentrer de Pompéï-Tanger-l’île de Pâque, je l’ai attendue. Partie vivre ailleurs, partie avec un autre, une autre, partie contre son gré, arrêtée, reconduite, expédiée, violée, tabassée, torturée, tuée. Tuée ? Qui a tué Regina ? Pourquoi ? Et le cabas ? Les poireaux ? Les navets ? Aucune trace des navets. La police est formelle. On n’a rien retrouvé d’elle. Pas de cabas, pas de gilet, pas d’ADN. Partie sans laisser de trace, sans laisser d’adresse. Volatilisée. On ne sait pas où elle est. Je ne sais pas où elle est. La terre s’est ouverte et l’a engloutie. Elle joue les capitaines Nemo quelque part dans un bourrelet du globe terrestre. Elle est prisonnière, on l’a enlevée, elle est contrainte, on la force à faire des choses qu’elle ne veut pas et elle pense à moi. Elle pense à ces jours que nous ne pouvons pas vivre ensemble. Elle se dit « Plus jamais je ne voudrai vivre sans toi, tu m’accompagneras au marché ». Elle songe à nos bonheurs non éclos, nos mensonges rendus inutiles. Elle n’a plus personne à qui mentir. Regina a disparu. Ses vêtements sont là, sa bibliothèque dans une langue que je ne comprends pas, pourquoi l’apprendre à présent ? Serait-elle restée si je l’avais apprise ? Elle est partie retrouver cette langue. Si tu ne l’as pas apprise, c’est que tu ne veux pas tout à fait vivre avec moi.
J’ai cherché Regina. Ne fallait-il pas continuer sans relâche plutôt que de baisser les bras après quelques années ? Elle m’en veut. Elle me met à l’épreuve.
— Tu ne m’aimes pas. Je ne vaux pas plus de deux ans de recherche. Pourquoi suis-je resté si longtemps avec cet homme qui ne m’aime pas ? Tu n’es même pas allé à l’île de Pâque me chercher. Moi, j’aurais fait le voyage.
— Mais comment savoir ?
— Qui me dit que c’est l’île de Pâque ? Samarcande, Zanzibar, Tamanrasset ?On retrouve tout le monde.
— Quelqu’un qui disparaît, ça n’existe pas.
— Ou alors les agents secrets qui se font refaire le visage.
Elle s’est fait refaire le visage. Elle vit à côté, sous une fausse identité. Ou bien Regina n’est pas son vrai nom. Elle a repris son vrai nom. C’était bizarre ce prénom Regina. Il ne lui allait pas. Elle vit tout près, elle a loué l’appartement vis-à-vis, elle m’observe, elle s’amuse de ma vie seul. Elle compte les personnes qui montent le soir tard, et qui ne redescendent qu’au matin.
— Je t’avais dit : Tu ne m’aimes pas.
Je suis son spectacle. Elle connaît tout de ma vie, le code de la porte elle fouille la boîte aux lettres quand je sors, elle consulte le répondeur à distance, elle se branche sur ma messagerie et je ne m’en rends pas compte. Elle contrôle mes faits et gestes, elle les note dans un journal. Elle me voit en permanence et je ne cesse de la chercher, de l’attendre. Elle me scrute. Elle m’habite. Elle est là.
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